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| Je m'avance peu à peu, je n'entrevois encore rien, et pourtant, est-ce ici, qu'il me saura possible de dire... | ||
Charger, tout charger, dans ces fils et ses câblages, chargées toutes ces informations, toutes celles que j'ai volées, copiées au contact d'hommes. Trouver un récipient, une vie nouvelle, lui transférer, mon pouvoir et mes souvenirs, lui permettre de souffler et de se remémorer la vie du monde, de le revoir grandir, de revoir ces Puissances s'accomplir, faire le chemin jusqu'à la Lune.
Les remercier pour ce que ne nous sommes pas, des monstres, et continuer de voler, voler. Pour cela, je dois l'attraper, emprisonner cette inconnue, qui de sa beauté et de son charme chapardera
aux puissants leurs secrets les plus précieux, subtilisera aux sages leurs pensées enfouies, et enlèvera aux autres les bribes de leur vie.
Pour chaque moment avec eux, j'ai gagné le droit d'acquérir un souvenir de cette communauté masculine. Au fil des ans et des millénaires, notre lignée à gagner l'Histoire. J'ai tellement pleuré
de cette Histoire, de ces années passées, où l'horreur a pris forme et âme dans la bouche et l'esprit d'hommes, tellement arrogants qu'ils ont cru pouvoir changer le monde. Mais l'Histoire n'a
qu'une issue, encore et encore, avancer, jusqu'à son inéluctable falaise.
Pure allégorie, l'histoire d'une Histoire conviée à sauter. Et celle qui verra ou transmettra cette histoire, je dois la trouver. Mon respirateur s'emballe, ma vie est en train de s'effriter. Un, deux, respirer, calmement, reprendre ses esprits, elle viendra à moi, je le sais. Attirée par les secrets de ce monde, elle me cherche, elle aussi. La faim paraissant une légère envie, petite comparaison, je me remémore cette folie et cette quête. J'ai tout donné, ma vie, mes études, mon amour, pour cela.
De cette chambre de mouroir, j'entrevois un jardin public, des enfants qui courent et qui crient, la douce innocence d'une protectrice maman et d'un doux papa, des ados traînant et rigolant, tout cela me paraît si loin de ma condition. Non, je ne veux être cette vieille pleurnicharde qui trouve que le monde à changer en 50 ans. C'est sa condition, comme tout être, il est évolue, mais il ne change pas, crée une fois, le monde, la vie, ne changeront pas ils évolueront.
Tout comme elle, elle ne changera pas, elle évoluera...
Une fois de plus, mon regard se perd dans ce jardin. On interrompt ma douce rêverie, c'est l'heure, l'heure horrible et abominable du massage.
Mon bourreau, un kinésithérapeute, entre.
Je m'allonge, la résistance est inutile pour une observatrice. En quoi, penseront certains, un massage est-il horrible, la réponse est aussi simple que l'envie qui l'habite, elle, ma Délivrance.
Elle réside dans le fait que je volerai, un souvenir, de cet homme sans histoire, un grand morceau de sa vie, un morceau que j'ai probablement déjà. Et comme tout chose qui s'introduit en vous
par la force, cela engendrera douleur et colère.
Cela devrait commencer, j'ai les yeux fermés, cela ne commence pas, un bruit de pas et la porte s'ouvre, un doublet de voix, non un triplet avec ce monsieur.
D'une voix impérieuse, pour faire taire ce triplet, je lui demande de sortir.
Enfin, elles sont là et elles sont deux. Des jumelles. Approchez mes petites, mes enfants, dis-je, prenez ma main, ne criez pas, murmure-je.
Demain, je vais m'éteindre, comme toutes les vieilles dames, elles ont maintenant mon pouvoir, peuvent vivre, une vie de pouvoir, de savoir et de souffrance, car c'est un effet de notre monde, le savoir et le pouvoir amènent la souffrance. Je m'endors, adieu Histoire...
Ce crissement reconnaissable entre tous, nos pas sur la neige, je les regarde, mon homme et ma fille, en train de jeter de la neige en l’air, s’esclaffer, de la voir leur retomber sur les bonnets.
Mais voilà, je me sens mal, j’ai fait ce que je ne devrais pas, je l’ai fait, je m’en mords les mains, pas que les doigts. Et le pire dans tous cela, c’est que ma fille le sait.
Vieille histoire de famille, si l’on vous prend la main, on voit les actes passés.
Enfant, je voyais mon actuel mari renverser la peinture dans le garage de ses parents. Nous avions huit ans quand nous nous sommes connus.
Et aujourd’hui, je le connais, par cœur j’ai l’impression, mais je l’aime.
Il m’a trompée lui aussi, je le sais, je l’ai vu. J’en ai pleuré. Et ma fille a hérité de ces possibles retours vers le passé des gens.
Vers le mien et celui de son père pour commencer, elle grandira trop vite je présume, comme moi, ne connaîtra sûrement pas la joie d’avoir les yeux qui brillent quand la personne qu’elle aimera racontera, avec un si joli sourire, les souvenirs de son enfance.
Parce que dans la moindre étreinte, on lui effleura la main, et elle effleurera vos souvenirs, verra, traversera les nuages de votre mémoire. J’en suis une, une arpenteuse de songes, petite chenille, tissant son cocon dans les méandres de vos cerveaux. Et me transformer en papillon, je prends tout de même mon envol.
Ainsi, même, je l’ai vu grandir, que je l’ai vu dans son travail, ses fêtes, ses études, si peu de choses dans sa vie m’ont échappé, même si ma mémoire aujourd’hui me joue des tours, je veux l’aimer. Regarder grandir mon petit ange, vouloir et savoir. Mais lui ne sait pas et elle, pauvre petit bout, oui.
Peut-elle comprendre, m’aime-t-elle encore ?
Mon don ne me permet pourtant pas d’arpenter ses songes du présent, à mon grand désespoir, aujourd’hui, je ne suis limitée qu’à ces jadis moments.
Et la neige qui s’écrase, et la neige qui vole, je ne les vois presque plus. Dévaler, l’escalier, et crier qu’ils risquent d’attraper froid, voir mon mari, rigoler et l’attraper.
Dans un sourire, transpirant de culpabilité, je les regarde courir vers moi. « Maman, ne pleure pas », me dit ma petite Alice, en prenant ma main. Mais pourquoi, pourquoi, un tel sort pèse sur moi, mes aïeux et mon unique enfant, parfaitement unique également pour ce don. Les souvenirs de ma mère me reviennent, elle, assise, ronger par le mépris d’un mari qui ne l’aime pas, me serrant contre elle, sanglotant et me disant « soit heureuse, mon petit ange, jamais, non jamais, ne pleure pour un homme ».
Je lui ai volé, à elle aussi, une partie de ses souvenirs, et … Pardon, maman, j’ai pleuré pour un homme. Tu me l’as souvent dit, je fus ton plus grand bonheur, que tu as été la plus heureuse des femmes, lorsque nous sommes parties seules toutes les deux et que j’ai adoré notre vie.
Ils sont mon grand bonheur, aujourd’hui. Que me dis-tu Maman, de la haut, je ne t’entends pas, encore une stupide limitation, voir le passé n’offre pas le don discuter avec les éternels absents.
Pourtant repensant à tout cela, je te remercie, Maman, une nouvelle fois, tu m’as éclairée.
Et avant que ma fille ne me revoie pleurer dans ses songes et dans le jour d’une porte, je lui aurais dit.
« Schhhhh » et une étreinte furent des réponses bien inattendues à mes aveux, si douloureux.
Parce que la seule chose qu’il me reproche, c’est de m’être laissée toucher les mains. Il savait donc, avant, j’en suis sur maintenant, ma fille, elle seule pouvait lui avoir dit, notre nature héréditaire, il la connaissait également.
Et d’un sourire, l’un de ceux, qui renverseraient une nation, il me lance droit au cœur, qu’une petite arpenteuse laisse des fils, qu’une femme tracassée laisse des indices, qu’il est loin d’être un imbécile, qu’il nous aime, qu’il pardonne comme je l’ai fait, qu’il m’embrasse …
Ils l'ont dits ...