Vendredi 1 février 2008

Ce crissement reconnaissable entre tous, nos pas sur la neige, je les regarde, mon homme et ma fille, en train de jeter de la neige en l’air, s’esclaffer, de la voir leur retomber sur les bonnets.

Mais voilà, je me sens mal, j’ai fait ce que je ne devrais pas, je l’ai fait, je m’en mords les mains, pas que les doigts. Et le pire dans tous cela, c’est que ma fille le sait.

 

Vieille histoire de famille, si l’on vous prend la main, on voit les actes passés.

Enfant, je voyais mon actuel mari renverser la peinture dans le garage de ses parents. Nous avions huit ans quand nous nous sommes connus.

Et aujourd’hui, je le connais, par cœur j’ai l’impression, mais je l’aime.

Il m’a trompée lui aussi, je le sais, je l’ai vu. J’en ai pleuré. Et ma fille a hérité de ces possibles retours vers le passé des gens.

Vers le mien et celui de son père pour commencer, elle grandira trop vite je présume, comme moi, ne connaîtra sûrement pas la joie d’avoir les yeux qui brillent quand la personne qu’elle aimera racontera, avec un si joli sourire, les souvenirs de son enfance.

Parce que dans la moindre étreinte, on lui effleura la main, et elle effleurera vos souvenirs, verra, traversera les nuages de votre mémoire. J’en suis une, une arpenteuse de songes, petite chenille, tissant son cocon dans les méandres de vos cerveaux. Et me transformer en papillon, je prends tout de même mon envol.

 

Ainsi, même, je l’ai vu grandir, que je l’ai vu dans son travail, ses fêtes, ses études, si peu de choses dans sa vie m’ont échappé, même si ma mémoire aujourd’hui me joue des tours, je veux l’aimer. Regarder grandir mon petit ange, vouloir et savoir. Mais lui ne sait pas et elle, pauvre petit bout, oui.

Peut-elle comprendre, m’aime-t-elle encore ?

Mon don ne me permet pourtant pas d’arpenter ses songes du présent, à mon grand désespoir, aujourd’hui, je ne suis limitée qu’à ces jadis moments.

 

Et la neige qui s’écrase, et la neige qui vole, je ne les vois presque plus. Dévaler, l’escalier, et crier qu’ils risquent d’attraper froid, voir mon mari, rigoler et l’attraper.

 

Dans un sourire, transpirant de culpabilité, je les regarde courir vers moi. « Maman, ne pleure pas », me dit ma petite Alice, en prenant ma main. Mais pourquoi, pourquoi, un tel sort pèse sur moi, mes aïeux et mon unique enfant, parfaitement unique également pour ce don. Les souvenirs de  ma mère me reviennent, elle, assise, ronger par le mépris d’un mari qui ne l’aime pas, me serrant contre elle, sanglotant et me disant « soit heureuse, mon petit ange, jamais, non jamais, ne pleure pour un homme ».

 

Je lui ai volé, à elle aussi, une partie de ses souvenirs, et … Pardon, maman, j’ai pleuré pour un homme. Tu me l’as souvent dit, je fus ton plus grand bonheur, que tu as été la plus heureuse des femmes, lorsque nous sommes parties seules toutes les deux et que j’ai adoré notre vie.

 

Ils sont mon grand bonheur, aujourd’hui. Que me dis-tu Maman, de la haut, je ne t’entends pas, encore une stupide limitation, voir le passé n’offre pas le don discuter avec les éternels absents. 

Pourtant repensant à tout cela, je te remercie, Maman, une nouvelle fois, tu m’as éclairée.

Et avant que ma fille ne me revoie pleurer dans ses songes et dans le jour d’une porte, je lui aurais dit.

 

« Schhhhh » et une étreinte furent des réponses bien inattendues à mes aveux, si douloureux.

Parce que la seule chose qu’il me reproche, c’est de m’être laissée toucher les mains. Il savait donc, avant, j’en suis sur maintenant, ma fille, elle seule pouvait lui avoir dit, notre nature héréditaire, il la connaissait également.

Et d’un sourire, l’un de ceux, qui renverseraient une nation, il me lance droit au cœur, qu’une petite arpenteuse laisse des fils, qu’une femme tracassée laisse des indices, qu’il est loin d’être un imbécile, qu’il nous aime, qu’il pardonne comme je l’ai fait, qu’il m’embrasse …

publié dans : Et s'entrelacent nos vies
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