Les feuilles de l’automne s’arrachent aux arbres et choisissent les chemins aériens, moi, perdu dans ce méli-mélo d’ocre et d’or, j’écoute ce que le vent apporte à mes oreilles. On n'a jamais entendu pareil cacophonie, il a beau être 19h, et moi, seul dans ma campagne normande, le vent m’apporte murmures d’amour et cris de haine.
Cet imbroglio sonore est source d’une folie dure, sourde et palpable d’un regard. Je vois ce temps qui s’égrène, mon supplice, lui, est constant. Mais qu’ai-je fait pour mériter cela. La folie me gagne, une fois de plus, les yeux me piquent, aux milieux de feuilles volantes, je crie.
Vous me direz, qu’il est facile de s’isoler, de se couper de ce monde sonore si dérangeant, en tout point, vous avez raison. Cet habile stratagème est celui utilisé afin que je tombe dans les rêves et les sommeils. Je suis impuissant d’éliminer, ad vitam æternam, une chose si précieuse, en effet, pour moi, c’est ces voix criardes, nasillardes ou suaves qui me réchauffent le cœur, ces voix des gens aimés.
Je sens la ville qui approche. Le crissement des freins et le train ralentit, trois voitures plus loin, des jumeaux crient de faim et leurs parents affolés cherchent les biberons, j’en souris. Voiture du fond, un couple d’adolescent se dispute, criant … Pour moi tous cela ne sont que les échos du vent, où les gouttelettes de vie sont emmenées à mon entendement par les mouvements oscillatoires d’un gaz malicieux.
Il faut vivre avec ce que la nature nous offre : suite à l’acquis, né l’habitude, invention des vivants, la folie, elle, étant une invention de la pensée humaine. Ma folie ne sera passagère, je vivrai avec ma tare, j’espionnerai ce monde qui crie l’amour et la haine. Discerner et reconnaître les voix, décoder ces murmures, et rire. M’abandonner à ces dialogues, je devrais y arriver. J’ai toujours voulu être différent, mais je me voyais plus voler ou devenir invisible. Qu’importe, je suis singulier et je serais l’oreille à laquelle vous susurrerez les mots les plus chauds, parfois les plus froids ou l’inverse.
Les mois passent et comme j’ai apprivoisé cet oiseau volage, je souris même lorsque les voisins commencent leurs ébats. Je vous assure, qu’il est parfois étrange de croiser votre voisine tirée à quatre épingles dans l’escalier et de l’entendre gémir le soir même. La vie est malicieuse, parfois plus cruelle, quand le cri d’un mort vous tape sur les tympans. Parfois si puissant et pour autant je suis impuissant pour aider ces gens pour qui le malheur sort de leurs poumons.
Voilà un an maintenant, l’audible à changer, plus en plus de choses viennent à l’entrée de mes pavillons. Les secrets d’états comme les histoires banales de deux copains se racontant leurs dernières vacances, je commence à retrouver mes aiguilles dans ces bottes. Ma folie est revenue, et si jamais, si quelqu’un connaissait mon secret.
Dans mon malheur, mon prénom est courant. Ma femme ne me reconnaît plus, je ne dors plus.
Et puis un soir, en rentrant, l’appartement vide, une lettre trône sur notre lit, des mots de désespoir, un choix et une lame se plantent dans mon cœur.
Deux ans qu’elle y pensait, deux ans que « j’entends ». Enfin, je retrouve le calme, le bruit s’est arrêté, je suis seul avec moi-même. Il est vrai qu’en deux ans je ne l’ai jamais « entendue ». Et en deux ans, je ne lui ai pas dit : je t’aime…