Mercredi 14 mai 2008
Je suis une vieille femme, proche de la mort, au bout de sa vie, fatiguée. Je tiens juste à réaliser mon dernier objectif.

Charger, tout charger, dans ces fils et ses câblages, chargées toutes ces informations, toutes celles que j'ai volées, copiées au contact d'hommes. Trouver un récipient, une vie nouvelle, lui transférer, mon pouvoir et mes souvenirs, lui permettre de souffler et de se remémorer la vie du monde, de le revoir grandir, de revoir ces Puissances s'accomplir, faire le chemin jusqu'à la Lune.

Les remercier pour ce que ne nous sommes pas, des monstres, et continuer de voler, voler. Pour cela, je dois l'attraper, emprisonner cette inconnue, qui de sa beauté et de son charme chapardera aux puissants leurs secrets les plus précieux, subtilisera aux sages leurs pensées enfouies, et enlèvera aux autres les bribes de leur vie.
Pour chaque moment avec eux, j'ai gagné le droit d'acquérir un souvenir de cette communauté masculine. Au fil des ans et des millénaires, notre lignée à gagner l'Histoire. J'ai tellement pleuré de cette Histoire, de ces années passées, où l'horreur a pris forme et âme dans la bouche et l'esprit d'hommes, tellement arrogants qu'ils ont cru pouvoir changer le monde. Mais l'Histoire n'a qu'une issue, encore et encore, avancer, jusqu'à son inéluctable falaise.

Pure allégorie, l'histoire d'une Histoire conviée à sauter. Et celle qui verra ou transmettra cette histoire, je dois la trouver. Mon respirateur s'emballe, ma vie est en train de s'effriter. Un, deux, respirer, calmement, reprendre ses esprits, elle viendra à moi, je le sais. Attirée par les secrets de ce monde, elle me cherche, elle aussi. La faim paraissant une légère envie, petite comparaison, je me remémore cette folie et cette quête. J'ai tout donné, ma vie, mes études, mon amour, pour cela.

De cette chambre de mouroir, j'entrevois un jardin public, des enfants qui courent et qui crient, la douce innocence d'une protectrice maman et d'un doux papa, des ados traînant et rigolant, tout cela me paraît si loin de ma condition. Non, je ne veux être cette vieille pleurnicharde qui trouve que le monde à changer en 50 ans. C'est sa condition, comme tout être, il est évolue, mais il ne change pas, crée une fois, le monde, la vie, ne changeront pas ils évolueront.

Tout comme elle, elle ne changera pas, elle évoluera...

Une fois de plus, mon regard se perd dans ce jardin. On interrompt ma douce rêverie, c'est l'heure, l'heure horrible et abominable du massage.
Mon bourreau, un kinésithérapeute, entre.
Je m'allonge, la résistance est inutile pour une observatrice. En quoi, penseront certains, un massage est-il horrible, la réponse est aussi simple que l'envie qui l'habite, elle, ma Délivrance. Elle réside dans le fait que je volerai, un souvenir, de cet homme sans histoire, un grand morceau de sa vie, un morceau que j'ai probablement déjà. Et comme tout chose qui s'introduit en vous par la force, cela engendrera douleur et colère.

Cela devrait commencer, j'ai les yeux fermés, cela ne commence pas, un bruit de pas et la porte s'ouvre, un doublet de voix, non un triplet avec ce monsieur.

D'une voix impérieuse, pour faire taire ce triplet, je lui demande de sortir.
Enfin, elles sont là et elles sont deux. Des jumelles. Approchez mes petites, mes enfants, dis-je, prenez ma main, ne criez pas, murmure-je.

Demain, je vais m'éteindre, comme toutes les vieilles dames, elles ont maintenant mon pouvoir, peuvent vivre, une vie de pouvoir, de savoir et de souffrance, car c'est un effet de notre monde, le savoir et le pouvoir amènent la souffrance. Je m'endors, adieu Histoire...

 

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Vendredi 1 février 2008

Ce crissement reconnaissable entre tous, nos pas sur la neige, je les regarde, mon homme et ma fille, en train de jeter de la neige en l’air, s’esclaffer, de la voir leur retomber sur les bonnets.

Mais voilà, je me sens mal, j’ai fait ce que je ne devrais pas, je l’ai fait, je m’en mords les mains, pas que les doigts. Et le pire dans tous cela, c’est que ma fille le sait.

 

Vieille histoire de famille, si l’on vous prend la main, on voit les actes passés.

Enfant, je voyais mon actuel mari renverser la peinture dans le garage de ses parents. Nous avions huit ans quand nous nous sommes connus.

Et aujourd’hui, je le connais, par cœur j’ai l’impression, mais je l’aime.

Il m’a trompée lui aussi, je le sais, je l’ai vu. J’en ai pleuré. Et ma fille a hérité de ces possibles retours vers le passé des gens.

Vers le mien et celui de son père pour commencer, elle grandira trop vite je présume, comme moi, ne connaîtra sûrement pas la joie d’avoir les yeux qui brillent quand la personne qu’elle aimera racontera, avec un si joli sourire, les souvenirs de son enfance.

Parce que dans la moindre étreinte, on lui effleura la main, et elle effleurera vos souvenirs, verra, traversera les nuages de votre mémoire. J’en suis une, une arpenteuse de songes, petite chenille, tissant son cocon dans les méandres de vos cerveaux. Et me transformer en papillon, je prends tout de même mon envol.

 

Ainsi, même, je l’ai vu grandir, que je l’ai vu dans son travail, ses fêtes, ses études, si peu de choses dans sa vie m’ont échappé, même si ma mémoire aujourd’hui me joue des tours, je veux l’aimer. Regarder grandir mon petit ange, vouloir et savoir. Mais lui ne sait pas et elle, pauvre petit bout, oui.

Peut-elle comprendre, m’aime-t-elle encore ?

Mon don ne me permet pourtant pas d’arpenter ses songes du présent, à mon grand désespoir, aujourd’hui, je ne suis limitée qu’à ces jadis moments.

 

Et la neige qui s’écrase, et la neige qui vole, je ne les vois presque plus. Dévaler, l’escalier, et crier qu’ils risquent d’attraper froid, voir mon mari, rigoler et l’attraper.

 

Dans un sourire, transpirant de culpabilité, je les regarde courir vers moi. « Maman, ne pleure pas », me dit ma petite Alice, en prenant ma main. Mais pourquoi, pourquoi, un tel sort pèse sur moi, mes aïeux et mon unique enfant, parfaitement unique également pour ce don. Les souvenirs de  ma mère me reviennent, elle, assise, ronger par le mépris d’un mari qui ne l’aime pas, me serrant contre elle, sanglotant et me disant « soit heureuse, mon petit ange, jamais, non jamais, ne pleure pour un homme ».

 

Je lui ai volé, à elle aussi, une partie de ses souvenirs, et … Pardon, maman, j’ai pleuré pour un homme. Tu me l’as souvent dit, je fus ton plus grand bonheur, que tu as été la plus heureuse des femmes, lorsque nous sommes parties seules toutes les deux et que j’ai adoré notre vie.

 

Ils sont mon grand bonheur, aujourd’hui. Que me dis-tu Maman, de la haut, je ne t’entends pas, encore une stupide limitation, voir le passé n’offre pas le don discuter avec les éternels absents. 

Pourtant repensant à tout cela, je te remercie, Maman, une nouvelle fois, tu m’as éclairée.

Et avant que ma fille ne me revoie pleurer dans ses songes et dans le jour d’une porte, je lui aurais dit.

 

« Schhhhh » et une étreinte furent des réponses bien inattendues à mes aveux, si douloureux.

Parce que la seule chose qu’il me reproche, c’est de m’être laissée toucher les mains. Il savait donc, avant, j’en suis sur maintenant, ma fille, elle seule pouvait lui avoir dit, notre nature héréditaire, il la connaissait également.

Et d’un sourire, l’un de ceux, qui renverseraient une nation, il me lance droit au cœur, qu’une petite arpenteuse laisse des fils, qu’une femme tracassée laisse des indices, qu’il est loin d’être un imbécile, qu’il nous aime, qu’il pardonne comme je l’ai fait, qu’il m’embrasse …

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Vendredi 14 décembre 2007
C’est le froid qui m’habite, j’ai les pieds glacés et je les colle contre elle. Elle sursaute. S’endormir dans une chambre inconnue ou plutôt somnoler. Je dors toujours mal dans des lits que je ne connais pas. 7h, je me réveille, il faut que je repasse chez moi, me laver, me changer et partir … Pas un bruit, pas de loup, elle grogne, je gagne la porte et m’enfuis accompagné par les grincements d’un voleur amateur.
Foutu temps, et dire que c’est le printemps, je m’allume une clope. Une vitrine, je me mire :les yeux brillants, les épis récalcitrants, je viens de me lever. Et pourtant, même comme cela, on me sourit, on m’aborde, « Non, monsieur, je ne mange pas de ce pain là ; désolé … »

Douche revigorante, le chauffe-eau fait encore des siennes, qu’importe, je suis pressé. Sauter dans un costume, et courir après un tramway. « Me laisser votre place, allons bon, Mademoiselle, restez assise ». Et voilà, les assauts du quotidien reprennent, vous les misères et moi le bas monde.

Un changement radical à l’age de 33 ans. C’était il y a 5 ans. Je n’ai jamais eu à me plaindre de mon physique, mais le temps passe. Et pourtant, pourtant aujourd’hui, je suis brun, blond, roux, peu importe, aux yeux du monde, de la foule, je revêts le visage du prince. Mon patron s’y est mis, un bel homme, un jeune loup dirais-je, de huit années mon cadet, brillant et je l’ai eu. Mon tableau s’agrandit d’année en année, prenant des airs de concert orgiastique.

J’ai toujours voulu être « le plus », celui qui est beau, intelligent, brillant, etc.

Insatiable, je l’ai souhaité de tout mon cœur et j’ai eu une revanche sur ces personnes qui m’ont supplantées, sur ces personnes qui m’ont défiées, sur ces personnes.

Maintenant, l’impersonnel a pris en corps et visages pour me les greffer, pour me les adjoindre. Un homme à modeler, une bonne pâte probablement, pétri d’ego et de doutes.
Il se met à pleuvoir, de nouveau,le pardessus relevé jusqu’à la tête, la cigarette au coin de la bouche, je presse le pas et m’agglutine avec mes congénères devant l’entrée d’un immeuble. La foule m’a toujours effrayée et je me sens rapetisser, ici, collé et serré. Dos au mur, je repars sous la pluie. Mon serpent de fumée s’amenuise, je la jette au sol, j’attends le passage au vert. Une autre cigarette, je suis anxieux, comme chaque jour, et si cela s’arrêtait. Cela me taraude, perdre cette liberté étrange, revenir à une condition, me réveiller chaque jour auprès d’un visage habituel et adresser un sourire à ce monde insolent.
Mais pour le moment, il est l’heure de s’entretenir, courir, pousser ou tirer, je souffre, je souffle et je mate ce corps vieillissant.

De nouveau,presser le pas, la pluie, comme le chagrin d’un ciel ecchymosé et vindicatif, se transforme en grêle et nous rend coup pour coup. Cela fait mal. Et je me sens suivi, épié, comme si chaque partie de cet immense tableau, ce même tableau rassemblant toutes ces têtes passées par le lit, tenter de m’appréhender.

Une fête ? Mon anniversaire ? Non, je ne veux pas, je déteste le fêter… Mon chef et ses grandes idées, je l’oublierai bien parfois, mais je me laisse convaincre. Il s’occupe de tout, un souci en moins.
Le jour fatidique, une clope à finir et je sonne, j’entends cela remue à l’intérieur … Mais qu’est-ce que je fais la … Je sonne, cela marche, la porte s’entrouvre et cela courre derrière, j’avance à tâtons dans l’obscurité … Une flamme, plusieurs, et un vombrissement me glace le cœur, un bon anniversaire et la lumière s’est allumée.

Ils et Elles sont tous là, cinq années et dans le miroir qui me fait face, je vois passer tous les visages et tous les masques que j’ai arborés. Fuir, à nouveau ? Allé, ce n’est qu’une soirée, merde, rien de grave, je fus l’homme d’une nuit et ils sont une somme de nuits, une partie de ma vie de caméléon. Je dois bien admettre, en les voyant se quereller sur la couleur de mes yeux, qu’être un caméléon a du bon… Et je le resterai, polymorphe, solitaire et accro, je l’allume tient, souffle et dans ces effluves, ma solitude ne s’est jamais autant ressentie et je n’en ai jamais été aussi heureux … d’être seul. Une dernière bouffée, et je file.
par RC publié dans : Et s'entrelacent nos vies
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Samedi 13 octobre 2007
Les feuilles de l’automne s’arrachent aux arbres et choisissent les chemins aériens, moi, perdu dans ce méli-mélo d’ocre et d’or, j’écoute ce que le vent apporte à mes oreilles. On n'a jamais entendu pareil cacophonie, il a beau être 19h, et moi, seul dans ma campagne normande, le vent m’apporte murmures d’amour et cris de haine.
Cet imbroglio sonore est source d’une folie dure, sourde et palpable d’un regard. Je vois ce temps qui s’égrène,  mon supplice, lui, est constant. Mais qu’ai-je fait pour mériter cela. La folie me gagne, une fois de plus,  les yeux me piquent,  aux milieux de feuilles volantes, je crie.
Vous me direz, qu’il est facile de s’isoler, de se couper de ce monde sonore si dérangeant, en tout point, vous avez raison. Cet habile stratagème est celui utilisé afin que je tombe dans les  rêves et les sommeils. Je suis impuissant d’éliminer, ad vitam  æternam,  une chose si précieuse, en effet, pour moi, c’est ces voix criardes, nasillardes ou suaves  qui me réchauffent le cœur, ces voix des gens aimés.

Je sens la ville qui approche. Le crissement des freins et le train ralentit, trois voitures plus loin, des jumeaux crient de faim et leurs parents affolés cherchent les biberons, j’en souris. Voiture du fond,  un couple d’adolescent se dispute, criant … Pour moi tous cela ne sont que les échos du vent,  où les gouttelettes de vie sont emmenées à mon entendement par les mouvements oscillatoires d’un gaz malicieux.
Il faut vivre avec ce que la nature nous offre : suite à l’acquis, né  l’habitude, invention des vivants,  la folie, elle, étant une invention  de la pensée humaine. Ma folie ne sera passagère, je vivrai avec ma tare,  j’espionnerai ce monde qui crie l’amour et la haine. Discerner et reconnaître les voix, décoder  ces murmures, et rire. M’abandonner à ces dialogues, je devrais y arriver. J’ai toujours voulu être différent, mais je me voyais plus voler ou devenir invisible. Qu’importe, je suis singulier et je serais l’oreille à laquelle vous susurrerez les mots les plus chauds, parfois les plus froids ou l’inverse.

Les mois passent et comme  j’ai apprivoisé cet oiseau volage, je souris même lorsque les voisins commencent leurs ébats. Je vous assure, qu’il est parfois étrange de croiser votre voisine tirée à quatre épingles dans l’escalier et de l’entendre gémir le soir même. La vie est malicieuse, parfois plus cruelle, quand le cri d’un mort vous tape sur les tympans. Parfois si puissant et pour autant  je suis impuissant pour aider ces gens pour qui le malheur sort de leurs poumons.

Voilà un an maintenant, l’audible à changer, plus en plus de choses viennent à l’entrée de mes pavillons. Les secrets d’états comme les histoires banales de deux copains se racontant leurs dernières vacances, je commence à retrouver mes aiguilles dans ces bottes. Ma folie est revenue, et si jamais, si quelqu’un connaissait mon secret.
Dans mon malheur, mon prénom est courant. Ma femme ne me reconnaît plus, je ne dors plus.

Et puis un soir, en rentrant, l’appartement vide, une lettre trône sur notre lit, des mots de désespoir, un choix et une lame se plantent dans mon cœur.
Deux ans qu’elle y pensait, deux ans que « j’entends ». Enfin, je retrouve le calme, le bruit s’est arrêté, je suis seul avec moi-même. Il est vrai qu’en deux ans je ne l’ai jamais « entendue ». Et en deux ans, je ne lui ai pas dit : je t’aime…
par RC publié dans : Et s'entrelacent nos vies
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Mercredi 29 août 2007

Mon monde s’endort, soirée de plus, et ma seconde vie commence. Seconde, seconde, j’ai glissé par le passé quatre fois déjà.

 

Je partage ainsi le destin d’hommes ou de femmes, jusqu’à leur mort. Le matin, le regard morbide et meurtri par ces intenses activités nocturnes, je me noie dans ces flots incessants, de personnes allant et venant, au rythme des stations. Et si demain, je croisais cet homme ou cette femme dont je partage la vie. Et si demain était un enfer, ils ne savent pas encore, mais leur destin est impitoyable et leur fin, elle, si pitoyable, et donc demain est encore un enfer…Un enfer nocturne, fait de choses que je ne peux empêcher, fait de choses simples et ennuyantes. Je divague, et lorsque la sonnerie retentit pour la 7ème fois, je sors de cet état second, il est temps que je redescende, que je navigue au gré du rythme de ce cœur névralgique et tellement urbanisé.

 

Enfoncé dans mon fauteuil, engoncé dans mon costume, je rêvasse de nouveau, lorsqu’un oiseau percute la fenêtre. Etait-ce son destin ?

Je passe la sixième et mes nuits ne s’arrangent pas, cette fois, j’y vois un homme. Cela fera 3-3, balle au centre entre ces messieurs et ces dames. De nuit en jour, je ne peux pas croire qu’il va …, non, je ne veux y croire, ou plutôt, croire que la trajectoire ne sera pas stoppée en plein élan. Je voudrais le sauver, je voudrais, je voudrais… Je ne veux plus croire au destin, a ce destin si douloureux. Je veux crier, courir, l’attraper, le retenir, je pleure, je crie.

Je m’endors…

C’est lui qui coure, fuit-il ? Non, Non, de nouveau, je crie et me réveille en nage…

 

Rafraîchi, le visage humide et froid, le regard sombre, je sens l’éveil urbain qui approche. Alors que la lassitude m’écorche, les feuilles écrasées sur ces vitres m'apostrophent. Ce n’est pas une jolie fin, écrasée. La voiture m’emmène vers un lanceur d’oiseau, aéroport en langue française. A défaut de pouvoir enjamber l’atlantique, je sauterais par-dessus.  Arrivé dans cette grosse pomme, je me sens, comme un ver, un parasite, ou à défaut un parisien. Démesure est le maître  mot de ce milieu-ci. Je crois que je hais cette ville, bref, marchons. Des avenues et des réseaux linéaires, rien de beau, je le ramènerai. Un hôtel, foutue langue, je n’y comprends rien à rien. Une chambre, cela aura fait chauffer la carte à puce.

Par la fenêtre, le gris gagne le gris. Une ville de dépressif, où la lumière et la couleur viennent d’objets incandescents.

 

Je le ramènerai.

Je l’arracherai.

Je sauverai.

Je l’embrasserai.

Je rêve encore.

 

Jour après jour, je cherche ces lieux qu’il fréquente, les trouve, m’y installe, le guette.  Dans cette poursuite haletante contre sa mort, j’espère la dépasser. Le taxi que me guide, et moi coller à la fenêtre, une fois de plus, de regarde ces piques menaçant le ciel.

J’ai manqué de mourir, lorsque j’ai crié, lorsque j’ai demandé, lorsque je me suis arrêté. J’ai couru, c’est lui, je le crois, je le sais. Je l’attrape, un regard bref, et il me jette à terre, qui je suis ? Pas le temps de répondre, nous avons mieux à faire. Lorsque soudain, soudain, tout aller arriver, je sens, un froid me transpercer. Ma course s’arrête.

Dans un pays qui n’est pas le vôtre, dans une ville exécrée, il est dur de se réveiller entourer de blanc, je tente, j’essaie de bouger. Une jambe ne répond pas, je m’escrime, j’essaie encore, impossible, j’ai un poids, un poids mort, comment pourrais-je courir ? Lorsque j’entends des bruits, on entre, lui, il entre, en béquilles, éberlué, la bouche ouverte, j’ai enfin le temps de contempler, lui, de le regarder.

C’est l’autre jambe, qu’il a perdu, alors je serais peut être sa droite.

par RC publié dans : Et s'entrelacent nos vies
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